Éric Hattan, Habiter l’inhabituel

31 janvier — 04 mai 2014 Vernissage : vendredi 31 janvier 2014 à 18h

“L’espace de notre vie n’est ni continu, ni infini, ni homogène, ni isotrope. Mais sait-on précisément où il se brise, où il se courbe, où il se déconnecte et où il se rassemble ? On sent confusément des fissures, des hiatus, des points de friction, on a parfois la vague impression que ça se coince quelque part, ou que ça éclate, ou que ça se cogne. Nous cherchons rarement à en savoir davantage et le plus souvent nous passons d’un endroit à l’autre, d’un espace à l’autre sans songer à mesurer, à prendre en charge, à prendre en compte ces laps d’espace. Le problème n’est pas d’inventer l’espace, encore moins de le ré-inventer (trop de gens bien attentionnés sont là aujourd’hui pour penser notre environnement....), mais de l’interroger, ou, plus simplement encore, de le lire ; car ce que nous appelons quotidienneté n’est pas évidence, mais opacité : une forme de cécité, une manière d’anesthésie. C’est à partir de ces constatations élémentaires que s’est développé ce livre, journal d’un usager de l’espace.”

Georges Perec, « Prière d’insérer », Espèces d’espaces, 1974

Éric Hattan, Habiter l’inhabituel
Entrée du Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur
Photo : J.C Lett

Eric Hattan, qui vit et travaille entre Bâle et Paris, investit pour trois mois les deux grands plateaux d’exposition, lui permettant ainsi de présenter pour la première fois à Marseille un corpus de travaux important, qui dialogue et fait écho avec subtilité à l’écriture et à l’identité architecturale de notre bâtiment récemment inauguré.

Cette invitation fait suite à plusieurs visites d’Eric Hattan à Marseille depuis 2011, qui a suivi nos différentes phases de préparation, de construction puis de déménagement de nos activités du quartier du Panier au cœur du quartier de la Joliette. Egalement invité par le Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur, dans le cadre des 30 ans des Frac et de l’exposition « Les Pléiades » présentée aux Abattoirs à Toulouse en 2013, Eric Hattan connait bien les Frac, leur mode de vie et leurs missions.

Redoutable scrutateur de notre quotidien, fin analyste de nos habitudes et usages, il prend avec cette proposition artistique possession des lieux et nous invite à redécouvrir le temps d’une exposition les espaces que nous occupons, avec une très grande acuité et singularité. Cette exposition est une invitation donnée au visiteur lui-même, à faire le travail de discernement en fonction de l’acuité et de la disponibilité de sa perception, en fonction de sa capacité personnelle à distinguer ce que l’artiste signifie en exposant telle ou telle installation, tel ou tel objet pour mieux nous saisir des espaces dans lesquels nous sommes amenés à circuler et à poser notre regard.

Prendre possession de l’espace est le geste premier des vivants, des hommes et des bêtes, des plantes et des nuages, manifestation fondamentale d’équilibre et de durée. La preuve première d’existence, c’est d’occuper l’espace. Il s’agit donc de prendre conscience de ce qui nous entoure et d’y penser, de faire penser en faisant voir, une manière de faire apparaître ce qui généralement se soustrait au regard et n’existe que par leur dimension fonctionnelle. Blocs secours, portes coupe-feu, grilles de ventilation, etc. , sont autant d’éléments techniques devenus le temps de l’exposition des éléments esthétiques d’une exposition faisant écho à l’infrastructure du bâtiment, ses réseaux, ses circuits, ses flux, à l’instar de tout organisme vivant. L’invention d’un espace est pour Eric Hattan un processus qui relève de la production de « non-événements poétiques », de « présences indicielles » qui deviennent les outils et les codes d’une stratégie d’exploration et de narration renouvelée des espaces qui s’offrent à notre écoute, à notre attention. Une exploration de l’espace mise en pratique, en travaux pratiques même sur ces deux plateaux d’exposition. Cette réflexion sur l’espace, ce lien entre le regard et le lieu, est une attitude récurrente dans toutes les productions d’Eric Hattan, qui n’ont pas tant pour objectif de délivrer une quelconque vérité ou analyse critique sur telle ou telle architecture, sur tel ou tel espace public ou privé que d’en révéler l’infra-ordinaire, l’infra-sensible, ce qui fait sens au premier regard et qui pourtant n’est plus aussi évident que cela pour tous les usagers de l’espace que nous sommes.

Que ce soit dans la pratique de la sculpture, de la vidéo ou ses interventions dans l’espace public, Eric Hattan s’attache à révéler, par des moyens discrets et souvent avec ironie, des détails de notre environnement. On pourrait presque dire que c’est simplement par des déplacements ou par des détournements d’objets qu’il modifie de façon sensible notre perception du banal, de notre quotidien.

L’exposition élaborée pour le Frac fonctionne comme un dispositif où ses propres productions dialoguent avec l’architecture du Frac et ses espaces intérieurs et extérieurs, constituant une proposition spatiale où le visiteur est invité à déambuler tout en prenant conscience de ce qui se joue dans et en dehors du bâtiment. Pour Eric Hattan, l’art est une tentative de comprendre et de compléter la relation qu’il entretient avec son environnement. En affirmant le caractère peu spectaculaire de ses propositions artistiques, il tente de provoquer l’attention du spectateur et l’invite ainsi à porter un regard nouveau sur la réalité qui l’entoure. Travail d’infiltration par excellence, d’observation méthodique, cette exposition est également l’occasion de montrer pour la première fois à Marseille l’installation Beyroots acquise en 2011 par le Frac et qui constitue la pièce centrale de l’accrochage présenté au Plateau II.

Pascal Neveux Commissaire de l’exposition