Le projet artistique et culturel

La Fabrique du récit est l’occasion de revenir sur un aspect fondamental du récit qui est de donner forme au monde et d’assurer un lien entre le passé, le présent et le futur.

Vue de l’exposition Des marches, démarches
Crédit photo Laurent Lecat / Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur

Si « le monde est fait d’histoires », et si ce même monde est en pleine mutation, n’est-il pas significatif d’observer l’émergence de nouvelles formes narratives, de nouvelles manières de raconter ? Si le présent cherche à recomposer ses rapports avec le passé et le futur, comment le récit assure-t-il le passage entre les temps ? L’art contemporain pose ces questions d’une façon particulièrement percutante en opérant un déplacement depuis la narration vers la forme narrative : quelles formes les artistes inventent-ils pour incarner les récits qu’ils racontent ?

En s’appuyant sur les différents corpus de notre collection, il s’agit de définir trois axes majeurs de recherche pour inventorier les formes narratives de l’art contemporain et de pointer la manière avec laquelle les artistes s’accommodent des techniques de production visuelle pour restituer le monde comme récit. Dans cette perspective, nous analyserons les différents modes opératoires dans la fabrique d’une « narration visuelle » à travers trois entrées thématiques, l’image et ses usages, la fabrique de la sculpture et du dessin et les enjeux actuels de la cartographie pour raconter le temps présent, aborder les grands sujets sociétaux, que sont l’environnement, l’écologie, la recherche scientifique, la crise que traverse nos démocraties, la question des déplacements à travers la dimension politique des pratiques artistiques contemporaines et leur capacité à nourrir une critique de l’Histoire et du contemporain.

A la fin désormais largement actée des « grands récits » modernes, récits relatifs au progrès social et économique, a succédé une suite d’histoires ou de scénarios composés de manière disparate, parfois partagés par des communautés dispersées, souvent redistribués entre individus et collectifs. Traitant de la langue ou de l’écriture (visuelle ou littéraire) les œuvres dont il est question ici sont traversées par des thématiques relatives à la mondialisation (Harun Farocki, Angelina Kranioti, Katia Kameli, etc) mais également à la recrudescence dans le champ des arts plastiques de la narration sous des formes souvent expérimentales et/ou fictionnelles (Dominique Petitgand, Keren Cytter, Marie Voignier, Louidgi Beltrame, Stéphanie Solinas, Charlotte Moth).

Cette question du récit s’inscrit dans une dynamique de transversalité culturelle et artistique, foncièrement expérimentale et polymorphe, s’intéressant plus particulièrement aux liens entre image et mémoire, image et société, au cœur d’enjeux politiques, sociétaux et économiques particulièrement sensibles en Europe et plus particulièrement à l’échelle du bassin méditerranéen. Le Frac est ainsi partie prenante de nouveaux festivals émergents sur la scène régionale en ayant été à la fois invité d’honneur et Président des festivals Ovni et Movimenta à Nice. La mise en œuvre d’un partenariat pluri-annuel avec le FID dans les prochaines années est également l’occasion d’affirmer ce caractère spécifique de la collection du Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur.

Les trois axes de recherche permettent également de structurer le développement de la collection et d’affirmer ses lignes de force, plus particulièrement à partir de son fonds vidéo, reconnu aujourd’hui pour sa grande qualité et son caractère pionnier avec un grand nombre d’acquisitions faites auprès d’artistes devenus aujourd’hui inaccessibles pour un Frac (Zineb Sedira, Bouchra Khalili, Waalid Raad, Atlas Group, Hassan Kahn, Akram Zaatari, etc).

L’image et ses usages

Le corpus d’œuvres photographiques et vidéos acquis depuis 2006 autour de la Méditerranée constitue un sous-ensemble de très grande qualité à l’échelle nationale, enrichi en partenariat avec le CNAP dans le cadre de dépôts d’œuvres produites sur notre territoire régional (commandes photographiques MP2013, GR13, Adopter un paysage).

Le corpus photographique des années 1980 présent dans notre collection constitue aujourd’hui un socle historique fondateur de la photographie plasticienne, en lien étroit avec la collection du MAC, Musée d’art contemporain de Marseille, l’Ecole nationale supérieure de la Photographie d’Arles et la mise en œuvre depuis 2016 d’un partenariat avec les Rencontres photographiques d’Arles et l’inscription du Frac dans le Grand Arles Express. Ce partenariat permet à la fois de rendre visible la politique d’acquisition menée en matière de photographie contemporaine et de pouvoir coproduire des projets, dont la finalité est qu’ils puissent intégrer la collection à moyen terme.

La fabrique de la sculpture et du dessin

Les langages de la sculpture sont multiples et les significations d’un matériau, rarement univoques et stables. Gestes et matériaux s’articulent aujourd’hui différemment aux notions d’objet (de produit) et de lieu. Le rapport à la fabrique et l’usage de certaines techniques démontrent les porosités et les liens qui existent avec des systèmes de productions présents au cœur des sociétés humaines. L’inscription dans le réel de cette pratique la distingue du régime des images et confronte les publics à des situations souvent plus complexes à appréhender. On assiste d’ailleurs aujourd’hui à un développement de la sculpture à partir d’éléments « pauvres », recyclés, qui fournissent la matière première à des productions qui questionnent notre environnement immédiat et revisitent des courants et mouvements artistiques tels que Supports/ Surfaces par exemple (Katinka Bock, Davide Balula, Guillaume Leblon, Wilfrid Almendra, Oscar Tuazon, Catherine Melin). Cette pratique de la sculpture est particulièrement développée à l’échelle de notre région et à travers le réseau des écoles d’art de notre territoire, constituant ainsi un vivier intéressant et sans équivalent dans d’autres régions.

S’agissant du dessin, la collection du Frac offre une vision assez large des possibilités du médium (Renée Levi, AM Schneider, Scoli Acosta,…). En effet, il ne cesse de s’inventer des manières de faire et d’inscrire sur le papier ou toutes autres sortes de supports, le dessin s’affirmant comme un véritable laboratoire relié à toutes les autres pratiques (Philippe Ramette, Patrick van Caeckenberg, Françoise Petrovitch). Le dessin est un axe de recherche prolifique pour une collection publique, car il fait preuve d’une étonnante diversité d’outils et de méthodes, et déjoue certaines conventions de représentations en inventant des processus connectés à la pratique du volume et de l’espace (Cathryn Boch, Caroline Le Méhauté, Frédérique Loutz, Virginie Barré), au dessin compris comme surgissement, projet, moyen approprié au prolongement de la pensée, prolongement du texte, que ce soit dans l’environnement intime ou à l’échelle de l’architecture, parfois à l’échelle du paysage (Mathias Poisson, Jean-Jacques Rullier, Heindrick Sturm, …). Sa position centrale et transversale très fréquente chez les artistes français, ses multiples modalités d’existence constituent un territoire fertile de recherche.

Enjeux actuels de la cartographie

La rencontre de l’art contemporain, de la marche et de la cartographie est déjà actée depuis plusieurs décennies, comme le montrent les collections du Frac (Stalker, LMX,…) ainsi que l’exposition conçue par Guillaume Monsaingeon Mappa Mundi dans le cadre du projet Ulysses conçu par le Frac à l’Hôtel des Arts de Toulon en 2013. La question de la représentation du temps et du mouvement, séminale pour la photographie, très tôt liée aux avant-gardes, n’est arrivée qu’assez tard dans l’univers cartographique, traditionnellement occupé à représenter un espace conçu et construit comme figé, continu et homogène. Il s’agira d’orienter, sur ce point précis, une nouvelle phase dans la politique d’exposition et d’acquisition, sachant que Marseille constitue un pôle moteur en matière de pratiques plastiques et périurbaines, en particulier liées à la marche. Malgré le grand nombre de travaux déjà repérés, on pourra encore identifier quelques approches originales en matière de cartographies de marches ou de déplacements. On pourrait s’intéresser aux pratiques plastiques qui mettent en valeur la rencontre du marcheur avec d’autres espaces, réels ou imaginés, possibles ou impossibles : la co-spatialité et le palimpseste prendraient ainsi le pas sur la subjectivité. Cette orientation rencontrera tout naturellement la question périurbaine et montrera la fécondité des plasticiens aux prises avec les sciences sociales (Hendrick Sturm, Nicolas Mémain, Jean Jacques Rullier). L’ouverture artistique générale à des démarches participatives (Bureau des Guides, GR13) prend ici la forme d’une véritable explosion (Christoph Fink). Auparavant exclusivement portées sur la carte dans sa matérialité, les études cartographiques se sont désormais déplacées vers l’ensemble des processus (« mapping ») culturels, économiques, mentaux, technologiques, etc. qui permettent de restituer des espaces, des pratiques et des dynamiques. On pourra donc s’attacher aux pratiques artistiques qui mettent en valeur leur propre protocole de production (JC Norman, N. Beggs, A. Poincheval,…).

La cartographie a désormais suffisamment élargi son champ d’action pour croiser des formes d’expression jusqu’alors éloignées. La question lancinante de la notation du mouvement débouche en particulier sur une culture chorégraphique (Fernand Deligny et ses « lignes d’erre »). La porosité entre pratiques littéraires et cartographiques constitue également un champ plein de promesses (Till Roeskens, Jean Christophe Norman). La dimension sonore conduit à des cartographies radiophoniques (Soundwalk, Dominique Petitgand…) liées ou non à des pratiques vidéos. Il en va de même concernant la capacité narrative de la cartographie, éprouvée dans le roman graphique et la bande dessinée (Pauline Fondvilla).

La Fabrique du récit trouve un écho particulièrement riche à l’échelle régionale, au regard des différents projets menés depuis 2013 par nombre d’artistes marcheurs (Baptiste Lanaspèze, Hendrick Sturm, Mathias Poisson, …) mais également au cœur de la collection avec Till Roeskens, Schwinger/Moser, Marie Bovo dans le cadre de productions/acquisitions. Cette thématique autour de la cartographie a donné lieu en 2019/2020 à un projet d’exposition se déployant sur l’ensemble du territoire régional intitulé Des Marches, Démarches qui a fédéré un grand nombre de structures par un ensemble de manifestations organisées en partenariat avec plusieurs structures de Rhône-Alpes-Auvergne dont le centre d’art Le Magasin et le Laboratoire à Grenoble.

Pascal Neveux, directeur