Michèle Sylvander, Juste un peu distraite

Pascal Neveux, directeur du Frac, entretien avec Michèle Sylvander. Marseille, mars 2020.

Le Frac dédie chaque année depuis 2015 une exposition à la Saison du dessin sur le plateau expérimental dans le cadre de Paréidolie, salon international du dessin contemporain à Marseille.

Pascal Neveux : L’exposition intitulée Juste un peu distraite présentée au plateau expérimental du Frac révèle au public pour la première fois un corpus de dessins tout à fait inédit, pourrais-tu nous dire comment est née cette rencontre avec le dessin et quelle est la genèse de cette exposition ? Comment s’est imposé le principe d’un rendez-vous quotidien, d’un rituel matinal avec le dessin ? Est-ce de l’ordre d’un désir, d’une distraction, comme le titre de l’exposition le laisserait supposer, d’une addiction ou d’une nécessité ?

Michèle Sylvander : J’aime jouer avec mes échecs. Je préparais et travaillais depuis quelques mois à une exposition qui n’a pas abouti. Je pensais réserver pour elle un espace avec un accrochage de petits formats. J’ai eu envie de reprendre cette idée librement, sans but, avec une économie de moyens. Une sorte d’entre-deux sans importance. Un retour à soi qui me semblait nécessaire. De façon rituelle je me suis installée devant un petit bloc de papier en prenant mon café le matin. Une façon peut-être aussi de fuir l’intranquillité. Au départ, il s’agissait d’une sorte de jeu avec quelques règles que je m’étais imposées. Faire plusieurs dessins et n’en garder qu’un, par exemple. Une contrainte que j’ai abandonnée par la suite. La jubilation que j’éprouve en dessinant m’offre une belle liberté que je ne peux que saisir.

P. N. Comment te vient l’idée d’un dessin ? Les construis-tu par tâtonnements, par familles, sont-ils des notes dans le vif de ton quotidien, le reflet de tes humeurs ? Le titre de l’exposition laisse sous-entendre l’idée d’une distraction, mais ne minimises-tu pas ce qu’est le dessin pour toi aujourd’hui, dans une sorte de pudeur ? Le travail de dessin, pour toi, consiste-t-il à ressusciter des images avec des dessins ?

M. S. C’est avant tout une histoire de désirs, prendre son temps, un crayon, se laisser guider. Un jeu de traits, comme des notes hâtives à ne pas oublier. Confronter les dessins, les mettre en relation, les associer comme pour une énigme sans réponse. Parfois, ils dialoguent ou non entre eux, mais ils m’échappent le plus souvent. C’est en les réunissant que je perçois leurs liens. Posés côte à côte, ils offrent aux autres une possible narration. En ce sens oui, ils sont les éléments d’un puzzle. Cette distraction de départ m’a conduite peu à peu à plus de concentration. Cette répétition, le matin, a pris peu à peu sa place et tout son sens. Elle est devenue une sorte d’exigence pour moi.

P. N. Qu’est-ce que cette pratique du dessin t’apprend aujourd’hui sur ton travail photographique et vidéo ? On retrouve dans cette production de dessins tirés de petits carnets et réalisés au crayon noir, parfois légèrement rehaussés de couleur, des thèmes récurrents qui traversent et fondent l’origine même de ta démarche artistique, les questions de filiation, de généalogie, de gémellité, de genre, de sexualité, de rapport entre l’homme et l’animal, l’expression de pulsions plus ou moins contenues. On ne ressort pas indemne de cette confrontation avec tes dessins, entre rêves, traumas et fantasmes avoués ou inachevés. Comment les interprètes-tu aujourd’hui après plusieurs centaines de dessins réalisés ? Sont-ils les éléments d’un vaste puzzle qui se découvre au fur et à mesure de leur apparition ?

M. S. Je ne sais pas si cette pratique enrichit réellement mon travail de vidéos ou de photographies, mais elle le renforce. Je veux dire que, comme pour la photo ou la vidéo, la forme et le contenu doivent être justes et se confondre. Je n’exclus d’ailleurs pas qu’un dialogue entre les dessins et une photographie s’impose. Je pense que si j’étais virtuose, je ne pourrais pas faire ces dessins qui sont surtout de l’ordre de l’imagination. Un trait immédiat de la main renoue peut-être simplement avec son origine. C’est leur forme empreinte d’une certaine maladresse qui leur donne à la fois une force et une certaine pudeur et qui surligne, je pense, leur étrangeté. Je ne peux pas nier non plus que les thèmes dont tu parles, jusqu’ici utilisés dans mon travail, resurgissent de façon visible et récurrente dans mes dessins. C’est une constatation qui d’une certaine façon me réconforte… Je veux dire que je retrouve dans beaucoup de mes travaux ces tourments enfantins qui renvoient à l’être intime et à la vie intérieure de chacun. Une sorte d’école buissonnière à la façon de Lewis Caroll, évoquée avec tant de clairvoyance par André Breton.

P. N. On connaît ton engagement militant, teinté d’un féminisme à peine masqué, aux côtés de l’équipe féminine de Paréidolie depuis le tout premier salon international du dessin. On sait aussi quel a été ton rôle dans le jury constitué pour Les Parallèles du Sud dans le cadre de Manifesta. Quel regard portes-tu sur la place du dessin aujourd’hui sur la scène artistique régionale, nationale et internationale ?

M. S. En ce qui concerne Manifesta, on peut souhaiter que sa présence ici révélera, entre autres, que de nombreux artistes de talent sont installés à Marseille. Je suis de mon côté de la génération des années 1970, celle de l’émergence du mouvement des femmes dont je me sens solidaire sans être pour autant une militante. Le féminisme est pour moi une aventure qui se redéfinit en permanence. En ce sens, partager un projet comme Paréidolie, un salon de dessins contemporains à Marseille, a été et reste un défi séduisant. Il se trouve, ce n’est peut-être pas par hasard, que ce salon s’est développé progressivement à partir d’un groupe de 5 femmes et qu’il existe maintenant depuis 7 ans. Dans la salle d’exposition faisant face aux dessins, une installation sonore diffusera les textes de deux chanteuses de deux générations différentes. Leurs questionnements s’opposent et se retrouvent dans leur quête de liberté. Les pratiques du dessin, elles, participent d’un renouvellement et d’un décloisonnement des formes dont je suis bien incapable de faire l’histoire et d’évaluer la place dans le champ artistique international actuel. Je peux cependant remarquer qu’elles ne sont plus uniquement basées sur le tracé et qu’elles n’impliquent plus ce qu’elles ont été jusqu’alors. On ne peut pas non plus ignorer la place des nouveaux médias dans le dessin qui semble ainsi sortir de son cadre. L’expérimentation dans ce domaine reste vaste. Les wall-drawings de Sol Lewitt, comme le travail de beaucoup d’autres artistes contemporains, confirment que le dessin n’est plus seulement voué à la sphère de l’atelier. La fausse légèreté des dessins de Francis Alÿs prolonge ou anticipe, pour moi, ses performances. Pour d’autres raisons j’aime ceux de Paul McCarthy. Leur hardiesse et leur insolence ont une justesse que l’on peut retrouver dans toutes ses autres pratiques. Pour beaucoup d’artistes dont je me sens proche, le dessin reste une pratique importante. Je pense à Louise Bourgeois. Je pense à Rosemarie Trockel qui me ravit et me trouble par ses ambivalences, ses inversions et ses doubles sens, à Tracey Emin qui a parfois recours à la classique technique de l’estampe et qui ne se prive pas d’aborder des sujets empreints de sexualité. Je pense aussi au travail profondément féministe de Kiki Smith et plus encore. En parallèle à cette exposition, je prépare l’édition d’un catalogue de dessins. Ce qui est tout à fait innovant pour moi. Je suis particulièrement touchée que Michel Poivert, historien de l’art et de la photographie, ait accepté d’en rédiger les textes, qui sont d’une intuitive acuité littéraire. Un choix de trois lettres, issues d’archives au titre troublant : « Le secret de la compagnie des femmes » se révèle d’une saveur originale et audacieuse. Le livre sera constitué d’environ 90 dessins. Nous élaborons ensemble, avec Bik et Book éditions, un ouvrage à la fois précieux et accessible.