Partenaire particulier

Avec : Absalon, Marcelline Delbecq, Olivier Dollinger, Patrick Everaert, Francesco Finizio, Loris Gréaud, Samantha Rajasingham, Tatiana Trouvé
Commissaires : Claire Moulène et Mathilde Villeneuve

Existe-t-il une alternative à la mode du spectaculaire et du monumental, aujourd’hui de mise sur la scène artistique contemporaine ? Peut-on imaginer une autre forme de réception que celle proposée par les œuvres interactives et relationnelles qui ne cessent de rassembler les “tribus” et les “communautés”, et de penser la relation au spectateur en termes d’échange social — et par ailleurs le plus souvent anonyme ?

Ces questions ne cessent d’alimenter les recherches que nous effectuons en tandem depuis bientôt deux ans. Partenaire Particulier, premier volet d’un cycle d’expositions à venir, tente d’apporter des éléments de réponse en présentant une sélection d’“œuvres à spectateur unique” qui sont venues peupler le champ de l’art. Autrement dit, des installations, objets, ou dispositifs de face-à-face avec l’artiste, qui s’adressent à un seul spectateur à la fois, le plongent dans l’œuvre ou le connectent à celle-ci et parfois même lui fournissent le point de vue à adopter. Du scandaleux Étant donnés… de Marcel Duchamp, mettant en scène un corps féminin dans une position érotique à découvrir à travers un trou de serrure, à l’étrange expérience proposée par Gregor Schneider lors de Die Familie Schneider où le spectateur était invité à visiter par deux fois des familles et des maisons jumelles, en passant par les Perceptual Cells de James Turrell qui bousculent les fondements de notre perception, ou encore des Upside Down Glasses de Carsten Höller qui, comme des prolongements artificiels de nos corps, nous convient à faire l’expérience privée d’un monde à l’envers au cœur d’un espace public, la liste est longue des dispositifs à la fois contraignants et accueillants qui invitent le spectateur à une course en solitaire. Si, à l’instar des œuvres interactives, ces dispositifs mettent le spectateur à contribution, c’est bien la radicalisation de leur adresse circonscrite au champ de l’intime qui autorise une relecture contemporaine. D’abord parce que, solitaires et “claustrophiles”, ces dispositifs conduisent à la mise en place en creux d’un anti-spectacle, et par conséquent, à une redéfinition du statut du spectateur. D’autre part, parce que, naturellement anti-conviviales, elles présupposent un scénario antérieur au lieu de monstration qui s’achève par l’affirmation d’un espace symbolique, dernier bastion autonome et privé, investi par une succession d’individus et non plus par une communauté, ce public tant convoité. Au-delà de mises en images qui abordent avec distance la question de l’expérience en solitaire (dans la vidéo d’Absalon, c’est l’artiste en personne qui joue les rats de laboratoire et nous offre un mode d’emploi des gestes à effectuer dans l’une de ses fameuses « cellules », tandis que l’artiste belge Patrick Everaert présente une photographie énigmatique qui met en scène un individu isolé et mis en observation au cœur d’un complexe cellulaire), c’est bien le spectateur qui est au centre des attentions de ces œuvres à usage privé. Tour à tour élu, privilégié ou cobaye, celui-ci prend différents visages : celui de l’envoûté, chez Olivier Dollinger, quand il est invité à entrer en contact avec des esprits par l’intermédiaire d’un médium. Celui du désir — et de son pendant, la frustration — chez Loris Gréaud, dont sa seule présence suffit à déclencher l’arrêt immédiat d’un film dont le son lui parvient depuis le début de l’exposition. Ou encore le visage de la patience et de l’incommunicabilité chez Tatiana Trouvé et son Module d’attente, soit un siège à deux assises qui met dos à dos les individus dans un écho sonore. Le spectateur, par ailleurs, est plus que jamais responsabilisé ; sans lui la partie ne peut avoir lieu : que deviendrait par exemple l’attaché-case de Francesco Finizio qui retransmet dans l’espace les modulations cardiaques de celui qui le porte si personne ne l’utilisait comme tel ? Et le dispositif dédoublé de Samantha Rajasingham, un dialogue aveugle entre deux personnages, qui ne prend de sens que si le spectateur endosse le point de vue imposé par l’artiste ? Autant d’objets — fauteuil, cellule, téléphone, casque — qui semblent volontairement piochés dans un environnement familier, déjà destinés à un usage privé. Radicalisant le propos du livre, comme objet du quotidien destiné à un usage privé, Marcelline Delbecq ne rend accessible son Histoire (dont vous êtes le héros) enfermée dans une vitrine qu’à celui qui lui fera la meilleure proposition — se gardant le privilège d’estimer seule la valeur et la nature de la proposition qu’elle retiendra — jouant ainsi et encore une fois d’un sentiment de frustration récurrent dans ces “œuvres à spectateur unique”. Constituées en espace-temps autonomes qui échappent souvent à la vocation “publique” du musée, ces œuvres définitivement non consensuelles, apparaissent au fond comme de véritables pôles de résistance au cœur d’une société télé-surveillée à outrance où le tout visible est roi, où le quart d’heure de célébrité et la mise en scène de l’intimité (on pense ici bien sûr à la téléréalité) s’affichent comme des valeurs sûres du bien être. A l’inverse, ces dispositifs aux allures de bunkers, souvent clos et aveugles, se positionnent en réaction à cette spectacularisation forcenée du moi et à un discours sur l’œuvre qui se ferait aux dépens de l’expérience plastique. Qu’ils apparaissent tantôt sous la forme de cellules, de refuge protecteur ou d’espace minimum de survie, ces dispositifs hantent et se déplacent dans le champ de l’art contemporain, prenant des allures de manifestes politiques pour le secret, l’expérience, l’autonomie et, pourquoi pas, une certaine forme d’érotisme. Glissez une pièce dans la fente de la machine-monolithe de Francesco Finizio, et soyez partenaire particulier d’une expérience inédite.

Claire Moulène & Mathilde Villeneuve

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Nous souhaitons remercier les artistes, toute l’équipe du Frac et particulièrement Éric Mangion pour sa confiance et sa générosité, Vanina Andréani pour sa sérénité et son soutien actif, Pascal Prompt, Sophie Rostoll, Laurène Louati, Jean-Christophe Piette, Yoan Pisterman, Vincent Nevot, ainsi que Jean-Max Colard pour nous avoir soutenues tout au long du projet.