Relecture d’une architecture

Diego Ortiz et Hernan Zambrano (Les Petits Labos*) ont proposé à un groupe de cinq personnes, aveugles et déficientes visuelles, de créer une maquette du bâtiment du Frac à travers leur propre relecture de cette architecture. Le résultat de cet atelier se présente sous une forme qui concilie des nécessités fonctionnelles (résistante, manipulable, pénétrable) et des qualités esthétiques (jeux de couleurs, choix de matériaux et peintures). L’objectif de ce projet était de proposer un échange fertile entre les visions et les idées de chaque participant.

Conçu par l’architecte Kengo Kuma, l’habillage en verre de la façade du Frac instaure d’emblée une relation à la lumière. Il laisse transparaître la saisonnalité extérieure tout en préservant l’opacité, indispensable à l’existence des expositions à l’intérieur. Nous nous sommes alors interrogés sur le type de réception des déficients visuels de ce changement de lumière, mais aussi de cet usage de perles d’émail qui confèrent un caractère unique à chacune des 1500 dalles. Comment perçoivent-ils les subtilités de ce geste architectural ? Comment pourraient-ils le traduire à une échelle réduite ?

Lors d’une exploration du bâtiment en compagnie d’un médiateur du Frac, les participants ont pu exprimer leurs ressentis des espaces, des dimensions, des textures et des couleurs de ce lieu. La façade notamment, par ce motif du “pixel”, ainsi que les éléments structurels apparents et les poutres métalliques, leur sont apparus comme des gestes signifiants. Si les reflets du béton ciré et la résonance de certains espaces ont pu les troubler, c’est sans doute cette dualité entre la fonction de la façade et celle des espaces intérieurs qui a le plus interrogé les participants. Le recueil de leurs impressions nous a permis de faire émerger un processus expérimental de création à travers deux axes de travail : la réalisation d’une maquette architecturale et une réécriture tactile de cette façade.

En premier lieu, il nous fallait déterminer l’échelle de cette maquette. C’est ainsi que les dimensions d’une dalle de verre de la façade sont devenues celles du socle support de la maquette. Un “pixel” de 120x60 cm. Ensuite, les participants ont été invités à glaner du bois, du plastique, du métal ou tout matériel non utilisé qui leur semblait intéressant d’apporter. Cet inventaire a été complété par la création de modules d’assemblage imprimés en 3D pour encastrer les matériaux récupérés. Le plateau atelier du Frac est devenu en quelques séances, un véritable atelier de fabrication. Divisé en différents espaces de travail, pour permettre aux participants de travailler en parallèle le bois, la peinture et l’assemblage des modules, le plateau atelier a petit à petit vu émerger le squelette de la maquette avant qu’elle ne prenne sa forme définitive.

La seconde intention de cet atelier a été de développer un langage de la couleur et de la texture sur la façade de cette maquette qui fasse écho à des systèmes d’écriture inclusifs. En répartissant la surface entre la verticalité pour les voyants et l’horizontalité pour les non-voyants, nous avons tenté de concevoir un langage commun. À travers la création de mots-clés, qui font allusion à nos différentes perceptions de l’architecture, nous avons transformé la façade en dégradés de couleur et en idiomes tactiles.

En intégrant cette diversité dans le processus global de création, nous souhaitions que cette maquette donne naissance à une vision composite du bâtiment, née de la rencontre entre les mondes de personnes voyantes, d’aveugles et de déficients visuels. L’un des axes de création que nous développons avec notre structure Les Petits Labos est la matérialisation des phénomènes invisibles.

Ici, il ne s’agissait pas tant de matérialiser un phénomène à proprement parler, mais de proposer une expérience sensorielle du bâti, abordé sous le prisme de la perception, ou plutôt des limites de celle-ci.

* Les Petits Labos est un laboratoire de recherche et de création interdisciplinaire. Son principal objectif est d’explorer des nouveaux modes de production écoresponsable au service de la création artistique et en harmonie avec le développement durable. Installé au sein de Coco Velten à Marseille, Il est mené par un collectif d’artistes souhaitant éprouver, par l’art, leur engagement à travers des créations collectives dans lesquelles convergent l’art, l’écologie et les nouvelles technologies.