Arnaud Vasseux, Bassin

Bassin. Est-ce celui de la Durance ou celui, éloigné, de Galisteo au Nouveau-Mexique ? Est-ce celui où s’articule la singularité de notre démarche et de notre errance ? Est-ce celui où surgissent, des mélanges liquides, les images troubles des photographes ? Est-ce celui des dilutions variables de l’encre à même le fleuve ou la mer ? Est-ce celui où s’étendent, comme nos projections, les flaques huileuses de nos expériences ? A. V.

Document (Vallée de la Têt, janvier 2015)
© Arnaud Vasseux

Dans le cadre de la collaboration entre le Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur et le Domaine de Fontenille qui débute en 2018, le Centre d’Art accueille cet hiver le travail de l’artiste Arnaud Vasseux, présent dans la collection du Frac et précédemment invité par la galerie particulière dirigée par Guillaume Foucher, propriétaire du Domaine. Cette exposition qui réunit des sculptures réalisées par Arnaud Vasseux pour l’occasion, fait partie du succès de cette association entre une structure privée et une collection publique. Afin de mieux comprendre la genèse du projet, nous avons interrogé Arnaud Vasseux sur sa pratique et les choix qui se sont opérés pour réaliser l’exposition.

Cécile Coudreau : Le Frac et le Domaine de Fontenille t’ont invité à investir le Centre d’Art situé au cœur du Domaine viticole à proximité de Lauris dans le Vaucluse. Peux-tu nous expliquer l’intérêt que tu portes à cet endroit si particulier ?

Arnaud Vasseux : C’est par l’intermédiaire de Guillaume Foucher que j’ai connu Fontenille. Je parcours encore peu ce territoire même si je vis à Marseille mais je le découvre petit à petit davantage ces dernières années. Guillaume Foucher dirige la galerie Particulière avec laquelle j’ai travaillé à deux reprises comme artiste invité à Paris (en 2011) puis à Bruxelles (en 2016). Il m’avait parlé de sa volonté d’ouvrir un centre d’art au sein de ce très beau domaine où l’on retrouve présentée une partie de la collection de la galerie. Ces deux expositions ont été très marquantes dans mon parcours ; j’avais carte blanche à chaque fois pour investir l’espace et surtout, j’ai pu y explorer, en sculpture et sur le papier, les liens que j’entretiens à la photographie, médium privilégié par la galerie à sa création.

Cécile Coudreau : Pour cette exposition, Arnaud, tu as choisi d’emprunter des œuvres issues de la collection du Frac pour les mêler à tes propres créations. Ces œuvres sont exclusivement réalisées par des artistes femmes. Est-ce un hasard ou un choix pleinement assumé et dans quelle mesure ? Peux-tu en dire davantage sur ce choix ?

Arnaud Vasseux : Oui, c’est venu très vite cette idée de ne pas faire une exposition en solo. Mes liens avec le Frac sont singuliers. J’interviens depuis bientôt cinq années moins dans l’espace du Frac que dans les coulisses. J’ai été invité par Pascal Neveux à participer au comité technique d’achat. C’est une lourde responsabilité qui m’engage autrement en tant qu’artiste. Cette exposition à Fontenille me donne l’occasion d’affirmer différemment mon engagement auprès des artistes soutenu.e.s et notamment des femmes qui sont bien moins représentées que les hommes dans l’ensemble des collections publiques de manière générale. Les récents accrochages consacrés par le Frac à sa collection en font preuve également. J’ai pensé à trois d’entre elles, dont les travaux me touchent et m’interrogent sur ma pratique et mon attitude d’artiste. Elles travaillent avec la photographie mais pas seulement. Le dessin, la sculpture, l’édition, l’enseignement font partie de leurs pratiques. Leur rapport à l’image, aux images, au fait de les fabriquer et de les donner à voir - par la parole, par une exposition ou par un livre – se trouve sans cesse interrogé et actualisé dans leur geste et dans leur attitude d’artiste.

Cécile Coudreau : La photographie est prépondérante dans les œuvres que tu as sélectionnées. Au-delà de l’histoire entre ce médium et le Domaine de Fontenille avec la collection de la galerie, peux-tu nous en dire plus sur le lien entre la photographie et ta démarche de sculpteur ?

Arnaud Vasseux : Oui, il me semble avoir un rapport contrarié à la photographie. Elle m’intéresse à plusieurs titres, d’une part parce qu’elle a envahi l’espace des médias de masse bien plus que tous les autres médiums et aussi par le succès et l’influence qu’elle a sur la sculpture depuis son apparition. Même si je garde une préférence pour les expérimentateurs comme Man Ray ou Hausmann, l’image documentaire continue de m’intéresser. J’accumule depuis mes études des images de situations et de choses variées. Régulièrement je choisis une de ces images comme amorce d’une exposition sur ce support (pauvre et jetable) que nous avons coutume d’appeler une invitation. Par ailleurs, il y a un lien étroit entre photographie et moulage. J’ai compris progressivement l’importance du moulage, de la trace et de l’empreinte au sein de ma pratique. Dans l’ensemble de ce qu’on pourrait appeler des empreintes-durées (en reprenant le terme proposé par Fabien Faure), il s’agit de continuer à explorer et à penser ce qui se joue là, en marge d’une logique de reproduction, de représentation, dans la concordance et la complicité ancienne de la photographie et du moulage longtemps réputés, l’un et l’autre, impurs.

Cécile Coudreau : Dans ton travail, il est souvent question de sculptures que tu appelles les « cassables », qui, comme leur nom l’indique, sont des œuvres vouées à s’effondrer ou à être détruites. L’idée de l’éphémère est donc prépondérante dans ton travail. Peux-tu nous expliquer pourquoi cette notion représente une part importante de ta démarche artistique ?

Arnaud Vasseux : Explorer et travailler avec l’instabilité et la fragilité extrême a été le moyen choisi et assumé d’affirmer que ce n’est pas seulement l’objet qui fait l’œuvre mais la relation de l’objet avec le public et avec l’espace environnant. J’ai voulu à la suite de plusieurs expériences et de constats sur notre relation au monde et à l’art, envisager la sculpture autrement, c’est-à-dire autrement qu’un objet stable, permanent, inerte, résistant, inoubliable, monumental ou perpétuellement déplaçable et montrable, conservable et échangeable. De la même manière qu’on peut parler de place assignée à la sculpture – une place symbolique et/ou politique – on perçoit d’autres assignations d’ordre matériel et d’ordre temporel. J’ai souhaité avec cette famille non-limitée de sculptures éphémères me libérer de ces assignations toujours bien présentes dans notre civilisation. J’ajoute que l’exposition, pour moi, constitue un déplacement de l’atelier. Elle est un des lieux où se font les choses ; c’est-à-dire pas seulement où elles se fabriquent mais où elles se décident, se placent, se modifient, s’éprouvent, se confrontent et entrent en tension. La différence avec le lieu de l’atelier tient au rapport au temps car le temps du montage est un temps compté, déterminé à l’avance et jamais extensible. Cette durée devient une mesure, une donnée et un cadre qui détermine autant qu’elle intensifie le rapport à l’expérience et au contexte.

Informations pratiques
Centre d’Art du Domaine de Fontenille
84360 Lauris
www.domainedefontenille.com

Ouvert tous les jours
de 10h à 20h
Entrée libre

  • Arnaud VASSEUX, Sans titre (Encre flottante), 2013
    Captation d’une pellicule de goudron répandue à la surface d’un bac rempli d’eau
    Goudron sur mélaminé, obtenu par contact
    189 x 207,5 x 3,5 cm
    192 cm de hauteur sur cales
    Achat à Arnaud Vasseux en 2013
    Inv. 2013.799
    © SAIF
    Photo : Visuel fourni par l’artiste