Maïte Álvarez, Atlas de nuit

Sylvia Botella, critique d’arts et chargée de cours / ULB - Université Libre de Bruxelles, entretien avec Maïte Álvarez. Bruxelles, mars 2020.

Maïte Álvarez interroge les correspondances entre l’espace scénique et les espaces de l’exposition et de l’édition. Son parcours hybride (graphisme, danse) la conduit à chercher sans cesse la porosité entre les « corps vivants » et les « corps-objets ».

Sylvia Botella : Ce qui frappe dans l’exposition Atlas de nuit, c’est que la création est envisagée comme une matrice – une matrice d’intelligibilité –, faite de liaisons libres où la musique, le corps, le dessin et l’écriture composent une unité/paysage et se mêlent à égalité sans hiérarchie.

Maïte Álvarez : Oui. C’est sans doute dû à mon approche du temps et de l’espace qui est propre aux arts graphiques. Là, l’œil peut voyager impunément dans l’image, explorant la profondeur du champ (ou non) et dessinant sa propre dramaturgie (ou fiction). Depuis le début de mon parcours (Paraboles, 2012), ce qui m’agite, c’est la relation qui existe entre le corps humain (ou corps vivant) et le corps non humain (ou corps-objet : pinceau, machine à dessiner ou livre). C’est très mystérieux. Ce n’est pas un hasard si je les nomme « corps ». Ils sont là tels qu’en eux-mêmes comme récits concrets. Ce sont des corps qui comptent. Leur dialogue est toujours recommencé, sans scénario ni ordre, pas forcément humain, à la manière de la boucle. Par exemple, le corps amène l’écriture. Et l’écriture revient transformer quelque chose dans le corps. C’est un emboîtement des mondes que j’explore quittant le réel pour aller vers les métamorphoses, les mythes cosmiques et les mondes originels. Dans les Sismographies, l’activation des machines à dessiner fait traces parce qu’il y a eu mouvement. Et le mouvement lui-même n’est que la trace du dessin qui est produit. Autrement dit, le mouvement est l’archive de ce qui l’a traversé. C’est ce que nous dit à sa manière la philosophe Vinciane Despret : on ne possède pas le territoire, on est le territoire. Ce qui signifie qu’on affecte le territoire autant qu’il nous affecte. Et c’est ce que j’affirme avec force dans toutes mes performances selon leurs propres formes. C’est ce qu’il faut voir dans Stella : la partition graphique déploie la danse et migre pour se transformer en de multiples matières : musique, souffle, etc. Et faire apparaître à la faveur d’un simple contrechamp des corps hybrides.

S. B. Pourquoi votre travail emprunte-t-il autant à la chorégraphie ?

M. Á. Je danse depuis très longtemps, peut-être depuis toujours. Je viens du flamenco. La danse m’anime profondément, elle est comme un puissant vertige. Pour comprendre ce qu’est la chorégraphie, je me suis plongée dans l’étymologie du mot qui vient du grec ancien χορεία, khoreia danse en groupe, chœur ») et γράφειν, graphein écrire »). La chorégraphie, c’est le chœur : une assemblée de personnes qui chante ou qui danse. Et c’est aussi une tekné, capable d’organiser, de créer des interactions, du collectif. Mais c’est à l’intersection de la pensée de Platon et de la réflexion de Jacques Derrida qui décrit la khôra comme « un porte-empreinte », « un réceptacle » dans son ouvrage Khôra (1993) que j’ai élargi ma relation à la danse. Pour moi, la chorégraphie, ce n’est pas seulement le corps humain ou le mouvement : ils sont des récitants parmi les autres. La chorégraphie est en deçà, dans une topographie du commun et dans les liens inattendus, entremêlant études et poésie. Et graphies, lumière, corps vivant, corps-objets et musique.

S. B. Aujourd’hui, vous travaillez sur la performance Être ciel. Ce qui frappe, c’est l’attention vive que vous portez à la nature, au chant des oiseaux. Vous dessinez une sorte de paysage naturel parsemé de sons mixés et de mots. Où les individualités composent librement une communauté. Diriez-vous que vous composez ici une sorte de topographie du monde commun ?

M. Á. Oui. Être ciel fait exister tout un monde où le paysage archaïque et la lecture du poème soufi le Cantique des oiseaux de Farīd al-Dīn Attār se confondent. D’un côté, il y a la force originelle, tellurique et créatrice remontant le temps jusqu’au début du monde. De l’autre, il y a l’ascension spirituelle, lumineuse et vitale, par le prisme du voyage de milliers d’oiseaux en quête de Sîmorgh, oiseau souverain de ce cantique. Ici, le corps met en récit des mondes qui naissent et se souvient des mondes qui meurent. Sans les chants des oiseaux au lointain et les lectures de la presque « Huppe » (l’oiseau-guide), ces mondes seraient tragiquement séparés. Or, il n’en est rien. Être ciel chante le commun : les milieux se façonnent ici les uns les autres par effets de miroir, de négociation, d’occupation ou de circulations.